R O B E R T    W A L S E R        

La mesure est bientôt comble

La mesure est bientôt comble. À quel point je bamboche et j’ai bamboché, personne ne bamboche ni ne bambochera jamais. Laisser des dettes à Naples, effleurer des maisons patriciennes d’une manche apaisante, comme si de tels ménages nécessitaient des encouragements. Vénérer des cuisinières et loger chez des maîtres de dessin et renoncer à payer son écot. Je suis devenu un véritable artiste dans tous les genres de renoncements lucratifs. Autrefois, je n’entrais qu’en hésitant, c’est-à-dire avec la prudence et la jubilation correspondante, dans nos cafés les plus chics que je me plais aujourd’hui à dénigrer avec distinction ou dont j’ignore froidement la présence, selon comment vous pourriez souhaiter que je m’exprime. Séjourner pendant quinze jours au bord de lacs, etc., et ne pas adresser aux propriétaires du chalet en question la moindre ligne aimable par la poste, ni non plus, ici ou là, de gentilles lettres pourvues d’adresses calligraphiées d’une écriture de bénédictin et de formules du genre : « Généreuse dispensatrice de tant et tant de portions de succulentes pommes de terre sautées ». Un peu de courtoisie ne ferait pas de mal. Jamais personne n’aura l’air plus bête et joyeux que moi, mais je me demande combien de temps va durer cette comédie. Je traite les lingères comme des régentes, et de frêles petites écolières comme des membres exigeants de la moitié féminine de notre société aussi humaine que bourgeoise. Est-ce bien judicieux ? J’en suis sincèrement désolé, mais j’adore me laisser prendre par le menton. Je fuis les gens compréhensifs, craignant que toute leur grande et lumineuse pénétration de mes us et coutumes ne soit pas tout à fait suffisante malgré tout. J’ai tant de délicates intuitions en moi. Je meurs de ne pouvoir pour ainsi dire jamais mourir, et à force de sérieux, je me suis fourvoyé dans le jardin ensorcelé de la dissipation. Brillants yeux lacustres, étincelants regards de jeunes filles levés sur des reproductions peut-être accrochées dans des vitrines de libraires. À présent, les rues et ruelles sentent, ou pour le dire avec plus de subtilité, embaument le sapin, et moi, ladre, je n’offre rien à personne, étant arrivé à la conviction que j’étais plutôt fait pour recevoir et empocher prestement les offrandes dispensées par de belles mains que pour me répandre en dons et prodigalités. De jour en jour, l’écot impayé me tracasse davantage, et le fait qu’à présent, j’ai insufflé à l’amour qu’elle est et doit être tout de même le glacial respect qu’elle éprouve désormais à mon endroit, me pénètre d’une sorte de paisible inquiétude et d’un inquiet apaisement. Tous les soirs, avant d’aller me coucher, je regarde si peut-être elle se cache derrière le rideau de la fenêtre. Aurais-je pris de grands airs ? Certainement ! Mais je suis devenu très silencieux, et elle aussi. Comme elle a appris à s’habiller modestement. C’est bien émouvant. Aurait-elle aussi, de son côté, omis de payer quelque écot ? Auquel cas je serais disposé à faire quelque chose pour elle, bien entendu. Ce n’est pas beau de ma part, de rire de choses aussi sérieuses. L’argent mène le monde, et ici et là aussi le brin d’amour, et si l’amour se transforme en haine, on se souvient d’écots impayés. Il arrive par exemple facilement aux poètes, lorsqu’ils sont jeunes, de négliger généreusement une broutille comme leur écot. Par joie de vivre et pur amour de l’humanité, on oublie l’amour des arrangements d’affaires et l’on n’accorde pas à l’importance de choses sans importance l’attention requise. Je trouverais sympathique que celle qui me témoigne à présent un immense respect me ressemblât un peu sur ce plan-là. Je l’ai durement punie en ce que je ne lui ai jamais fourni l’occasion de me faire avouer que les choses auraient pu déboucher sur une sorte de roman. Les jeunes filles aiment lire des romans autant qu’elles désirent les vivre, et je suis un sacripant de ne pas être aussi fortement intéressé à la chose que je devrais. Les hauts brasiers du désir, les bougies de Noël de l’intimité s’allument merveilleusement pour elle le soir, quand elle veille à sa table à lire ou à écrire. Mais quand j’ai bien dormi et m’éveille le matin, c’est l’artiste qui s’éveille en moi, l’adepte du hasard, l’ami du rythme, et le pauvre homme timide s’efface devant celui qui est doué pour la danse, qui est à lui-même père et mère et frère et ami et amie, qui commande à ses membres et à son esprit et se sait assez riche pour ne traiter ses semblables qu’en tant que personnages de tous les jeux qu’il crée. Pourquoi suis-je aussi docile avec moi-même, pourquoi ai-je le talent de m’admonester dès que je subodore en moi quelque ambition ? Pourquoi ne puis-je jamais me trouver insupportable ? Comment puis-je supporter un monsieur tel que moi ? Jamais la question de l’écot ne me serait venue à l’esprit. C’est lui qui a eu cette idée, ce Lui installé au milieu de moi, cet accoucheur d’idées que j’abrite. Je vous assure que personnellement, de moi-même, je ne rirais presque jamais. C’est lui, c’est lui qui est toujours plein de rires, lui, le féerique.

 

A N N E X    P R E S S   2 0 1 5

This text is a selection from Proses des microgrammes, 395 pages, Zoé. There exists an edition in English from New Directions. Robert Walser’s Microscripts. [New Directions, 2010.]

reveiw: http://www.pencilrevolution.com/2010/10/book-review-of-robert-walsers-microscripts/

http://passouline.blog.lemonde.fr/2006/10/14/2006_10_robert_walser_e/